Pas de réformes imposées, pas de leçons de gouvernance : l’aide émiratie en Afrique se présente comme un don sans contrepartie politique. Selon le cheikh Hamdan bin Zayed Al Nahyan, président du Croissant-Rouge des Émirats, elle est fournie sur la base de la neutralité et de l’humanité, sans considération ethnique, religieuse ou confessionnelle
L’échelle est réelle. Selon les autorités émiraties, près de 40 % de leur aide publique au développement sur dix ans, soit environ 20,9 milliards de dollars, ont été alloués à l’Afrique. Le Croissant-Rouge des Émirats affirme avoir mené 264 788 projets dans 53 pays répartis sur quatre continents, au bénéfice de 94 millions de personnes, pour 1,3 milliard de dollars. Les fondations caritatives complètent le dispositif, à l’image de la Fondation Khalifa bin Zayed, qui a acheminé des vivres au Tchad.
Cette philosophie tranche avec les modèles traditionnels. L’aide occidentale et celle des institutions multilatérales s’accompagnent souvent de conditionnalités : réformes budgétaires, transparence, respect des droits humains. Abou Dhabi y oppose le pragmatisme : rapidité d’exécution, partenariats directs avec les États, absence de sermon politique. Pour des gouvernements lassés des injonctions, l’argument séduit.
Mais l’absence de conditions ne signifie pas l’absence d’intérêts. Les Émirats importent 90 % de leurs denrées alimentaires, ce qui nourrit leur intérêt pour les terres agricoles africaines. L’aide peut aussi ouvrir des portes diplomatiques et commerciales : neuf accords de partenariat économique global ont déjà été conclus avec des pays africains. Le Soudan illustre le paradoxe : les Émirats y financent l’aide humanitaire, tout en étant accusés, notamment par des experts et des rapports de l’ONU, de soutenir les Forces de soutien rapide, ce qu’ils démentent.
Le modèle émirati est donc sans conditionnalité formelle, mais non sans stratégie. Quatre motivations se dégagent : sécuriser l’approvisionnement alimentaire, accéder aux ressources minières et à l’or, consolider une influence diplomatique, notamment sur les corridors de la mer Rouge et de l’océan Indien, et bâtir une image de puissance bienfaitrice. Aucune n’est illégitime en soi : toute coopération repose sur des intérêts. La question est ailleurs : la transparence. Faute de conditions explicites, ce sont les résultats, la traçabilité des fonds et la cohérence entre action humanitaire et positions stratégiques qui devront servir de critères d’évaluation. C’est à ces conditions que l’aide émiratie pourra convaincre les opinions africaines qu’elle est un partenariat, et non un simple instrument d’influence.
Saïd B.
